La production du savoir sur la ville d’Alexandrie : Démantèlement de la construction d’un passé omniprésent et d’un présent marginalisé

Introduction : Le paradoxe de la ville contemporaine absente
Cet article vise à analyser le contenu du savoir sur la ville contemporaine d’Alexandrie, plus précisément le savoir académique. Alexandrie est connue comme la deuxième plus grosse ville d’Égypte en nombre d’habitant⸱e⸱s qui atteint les 5 millions. Mais cette ville reste connue pour son histoire ancienne et nous bloque dans son passé. Notamment, le fait qu’elle soit connue jusqu’à aujourd’hui comme la ville d’Alexandre le Grand illustre bien ce phénomène. Le temps présent, lui, reste minoritaire dans le contenu écrit sur la ville. Force est de constater un déséquilibre dans la production de savoirs sur la ville : l'histoire y occupe une place prépondérante au détriment des problématiques contemporaines. Par ailleurs, l'effacement des Alexandrin·nes en tant qu'acteur·ices de leur propre ville frappe particulièrement, et invite à s'interroger sur les raisons de cette absence et celles qui expliquent cette surreprésentation de l'histoire ancienne face à la relative pauvreté des travaux portant sur la ville contemporaine. L’article se concentre sur trois points centraux : Premièrement, ce défaut de production n’est pas le fruit du hasard ; deuxièmement, la structure du savoir, le financement et le système de classification dominant des disciplines sont connectés ; troisièmement, la création d’une Alexandrie imaginaire détachée du temps présent.
L’article emploie une méthode mixte, quantitative et qualitative. Dans un premier temps, il mobilise des données issues de sites internet de contenu académique afin d'offrir une vue d'ensemble de la production scientifique consacrée à la ville. Dans un second temps, l'article s'appuie sur une méthodologie qualitative fondée sur l'analyse d'observations, d'entretiens et de contenus de recherche. En vue de déconstruire les lacunes structurelles qui caractérisent la production de savoirs sur la ville, une lecture critique de ces matériaux est proposée.
Qui est-ce qui produit du savoir sur la ville d’Alexandrie ?
Cette partie offre une vision d’ensemble de la structure du savoir sur la ville d’Alexandrie. Pour cela, je me suis d’abord intéressée aux disciplines qui alimentent la production de savoir sur la ville.
Cairn : Alexandrie
En explorant les ressources consacrées à la ville sur le site Cairn, plateforme académique publique majoritairement financée par des organismes étatiques français, j’ai pu identifier les disciplines qui contribuent à la production de savoirs sur la ville. Ce site a été retenu car il met en évidence le nombre de publications par discipline académique. Cependant, son contenu est majoritairement en français, et dans une très faible mesure en anglais et en espagnol.
Sur cette plateforme, l’histoire apparaît en premier parmi les disciplines qui produisent du savoir sur la ville. Elle est suivie par la philosophie, puis par les sciences politiques, la littérature et les sciences sociales. Si je concentre ma recherche sur les trois dernières années de publication, l’ordre ne change pas à condition de la quatrième position qui n’est pas la littérature mais les études religieuses et spirituelles. Ici, il est clair que le contenu historique est plus largement développé que le contenu émanant des autres disciplines, ce qui signifie que la plus part du contenu de la ville est sur la ville historique.
Cairn : Le Caire
En comparant la production scientifique consacrée au Caire et à Alexandrie, il apparaît que celle relative au Caire est nettement plus abondante. Les cinq disciplines les plus représentées pour le Caire sont les sciences politiques, l'histoire, les sciences sociales, la géographie et la philosophie, et ce qui retient l'attention est la relative homogénéité de leur contribution respective, contrairement à ce que l'on observe pour Alexandrie, où les déséquilibres entre disciplines sont bien plus marqués.
Il existe donc un écart significatif dans la production académique entre Alexandrie et Le Caire. Ce constat est déterminant pour saisir la nature particulière de la recherche consacrée à Alexandrie, et soulève une question fondamentale : comment expliquer la prédominance des travaux de nature historique parmi les recherches portant sur cette ville ? De plus, il est important de souligner la structure même des plateformes académiques où l'histoire y est traitée comme une discipline unique englobant toutes les périodes sans distinction, tandis que la plupart des recherches se concentrent sur l'Antiquité et des periodes antérieures au XXe siècle.
J'ai ensuite souhaité compléter cette analyse en consultant la plateforme anglophone « Jstor », dont le système de classification disciplinaire diffère de celui en usage dans le monde académique français, et qui renseigne également sur les langues dans lesquelles sont rédigés les travaux consacrés à Alexandrie.
Jstor : Alexandria, Egypt
Cette image met en lumière la surreprésentation frappante des langues autres que l'arabe dans la production scientifique sur Alexandrie, en particulier l'anglais, l'allemand et le français. Alors que le site compte plus de 20 000 recherches rédigées en anglais, seulement 3 sont disponibles en arabe. Il est toutefois évident que ces chiffres ne reflètent pas la proportion des recherches effectuées sur Alexandrie. De la même manière, il apparaît que ce site propose davantage de contenu en anglais que dans toute autre langue, bien que le site internet précédent montre un nombre plus important de recherches en français. On peut néanmoins noter le poids considérable que représente cette langue. Ce phénomène ne se cantonne toutefois pas à la seule production scientifique sur Alexandrie, mais s'inscrit dans une dynamique à l'échelle mondiale.
Je constate les différences de classifications académiques entre ce site internet et le site français. De plus, les classifications des domaines de connaissance et des spécialisations sont plus précises et variées sur cette plateforme. De manière générale, dans le monde universitaire anglophone, les classifications des domaines de connaissance et des spécialisations sont totalement différentes de celles du monde universitaire français. Cependant, cette image montre également que l'histoire est la première discipline et que cette catégorie comprends aussi toutes périodes confondues. Les langues et la littérature constituent la deuxième discipline, les études « moyen-orientales » la troisième, les études classiques la quatrième et les sciences sociales la cinquième. Mais c'est la discipline suivante qui interpelle davantage : les études « européennes ». Que recouvre une telle classification appliquée à une ville égyptienne ? La place importante qu'occupent les études « européennes » dans la production scientifique sur Alexandrie constitue un phénomène intriguant pour une ville égyptienne et africaine qui ne partage avec l'Europe aucun lien géographique direct, si ce n'est la Méditerranée ou son histoire impériale.
La ville cosmopolite : Un mythe épistémologique dominant
Aujourd'hui, Alexandrie est principalement décrite comme une ville historique au passé cosmopolite. Si de nombreux travaux consacrés à la ville contemporaine y font référence, c'est néanmoins ce récit cosmopolite qui structure et domine la connaissance produite sur la ville. Mais que recouvre réellement la notion de cosmopolitisme ? Et pourquoi tant de recherches se cantonnent-elles à l'Alexandrie historique, se complaisant dans la nostalgie d'un passé révolu ?
Pour l'auteur Will Hanley, le concept de cosmopolitisme revêt une importance particulière dans deux domaines universitaires, à savoir la philosophie politique et les études culturelles (« cultural studies »), qui abordent les notions de mondialité, d'identité au-delà du cadre national et de multiculturalisme[1]. Will Hanley souligne toutefois que l'usage de ce concept dans le cadre des études sur le Moyen-Orient se distingue sensiblement de son acception commune, ce qui mérite d'être interrogé[2]. Will Hanley explique tout d’abord que ce concept se limite à l’élite de la ville. Il explique ensuite qu’il est étroitement lié à des connotations plus tolérantes, glorifiantes et nostalgiques, en raison de la nostalgie du passé. Mais cette idée est une vision fantaisiste et romantique de la réalité[3]. Hala Halim insiste sur l’importance de comprendre le lien entre le concept de cosmopolitisme et l’histoire impériale d’Alexandrie[4]. Daniel Woodward explique ainsi que le colonialisme à plusieurs niveaux peut créer les conditions nécessaires à l’émergence d’une élite sociale connue sous le nom de société cosmopolite[5]. Cette société, prétendument tolérante, était une société coloniale à plusieurs niveaux fondée sur un système d’exploitation et de privilèges en fonction de la nationalité.
La nostalgie de cette époque véhicule l'idée implicite que la ville aurait été meilleure par le passé qu'elle ne l'est aujourd'hui et qu'elle aurait perdu toute sa vitalité et son essence avec le départ des populations européennes. Ce regard nostalgique occulte pourtant la présence d'autres communautés étrangères qui continuent d'habiter la ville, telles que les communautés libyenne, syrienne et soudanaise, comme si seule la présence européenne était constitutive de l'identité et du dynamisme alexandrins. Il apparaît ainsi clairement que le cosmopolitisme est lié à l’histoire d’Alexandrie sous la colonisation et que la nostalgie du cosmopolitisme est aussi une nostalgie de cette époque. Par ailleurs, Hala Halim explique dans l’introduction de son ouvrage « Les archives de la cosmopolitisme » que la plupart des écrits sur le cosmopolitisme alexandrin reflètent l’incapacité à expliquer le lien entre ce concept et le colonialisme[6]. De plus, Khaled Fahmy met en avant le rôle des Arabes dans l’histoire de cette ville dont les écrits sur le cosmopolitisme marginalisent, alors qu’ils constituent la majorité de sa population[7].
Le récit cosmopolite met de côté les classes populaires en se concentrant sur l'élite et les expériences quotidiennes imbriquées dans la nostalgie du passé. Khaled Fahmy souligne que cette fixation sur le passé contribue à effacer la vie urbaine quotidienne de la ville[8]. L'une des explications de cette effacement réside notamment dans la marginalisation des populations arabes au sein de la production de savoirs sur Alexandrie, laquelle se concentre essentiellement sur le cosmopolitisme et les communautés européennes qui y résidaient à cette époque. Il précise à cet égard que les habitants constituent une part essentielle des angles morts qui caractérisent la connaissance de l'Alexandrie contemporaine. C'est comme si la ville avait perdu toute vie avec la fin de son époque coloniale.
Bien que le concept de cosmopolitisme soit aussi utilisé par des auteur⸱ices égyptien⸱nes, ce point de vue semble davantage occidental et peu approprié pour décrire la réalité de cette ville.
L’étude du patrimoine comme alternative moins sensible à la politique
Le patrimoine est un domaine « finançable », en vogue et moins sujet aux tensions politiques.
C'est notamment pour cette raison que l'architecture et l'urbanisme occupent une place plus importante que les autres disciplines. On compte ainsi un nombre significatif de chercheur·euses égyptien·nes et alexandrin·nes spécialisé·es dans ces domaines, dynamique encouragée par la présence d'agences de développement telles que l'Agence française de développement et le Programme des Nations Unies pour le développement. Ces deux disciplines semblent en effet se développer principalement grâce à l'existence de projets concrets qui leur sont associés et aux financements substantiels qui en découlent. Le patrimoine joue à cet égard un rôle facilitateur, en ce qu'il attire l'intérêt du secteur privé pour des raisons économiques, ainsi que des financements étrangers motivés par des considérations à la fois économiques et diplomatiques. Cependant, même si les projets des agences sont officiels, les rapports ne sont pas accessibles au public et ne profite donc pas à la recherche qui documente la ville.
Par ailleurs, le patrimoine se trouve directement affecté par le changement climatique, thématique que ces deux disciplines (l'architecture et l'urbanisme) contribuent à mettre en lumière. Une part importante de leurs travaux documente également les espaces publics et les défis sociaux auxquels la ville est confrontée. Cependant, bien que les axes principaux de ces deux disciplines, tels qu'ils se déploient à Alexandrie, soient pensés comme des leviers d'amélioration de la qualité de vie urbaine, une grande partie de cette production de savoirs demeure tournée vers le passé, notamment à travers les questions de patrimoine et d'urbanisme historique. Il existe une réelle tension entre la préservation du patrimoine et le développement moderne de la ville.
Le patrimoine et l'histoire de la ville constituent donc des thèmes fondamentaux du savoir disponible sur la ville. En revanche, la connaissance de la vie de ses habitant⸱es fait encore totalement défaut à ce jour. La prédominance du patrimoine implique un regard toujours tourné vers le passé et marginalise la situation des habitant⸱es d'Alexandrie.
Un vide épistémique : où est la ville contemporaine d’Alexandrie ?
Malgré cette prédominance du récit cosmopolite et de l’étude du patrimoine, il existe des initiatives alternatives, bien que marginales, sous la forme d'actions sociales et d'efforts menés par certain⸱es auteur⸱ices. En réalité, certains articles de presse fournissent des informations sur la ville d'Alexandrie, mais celles-ci restent limitées, qu'ils soient en anglais, en français ou en arabe. Par exemple, le magazine français « Le Monde » consacre quelques articles sur la ville, dont l'un porte sur une exposition consacrée à Alexandrie au Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (MuCEM) à Marseille. Une citation de l’un des critiques de l’exposition explique encore une fois la nostalgie de la ville ancienne, dont il ne reste plus grand-chose aujourd’hui, mais que les gens continuent de vouloir contempler plutôt que la ville actuelle[9]. Quant aux autres articles, ils traitent de sujets liés au patrimoine ou au changement climatique. La presse arabe ou égyptienne, quant à elle, se distingue légèrement par des articles contenant des informations gouvernementales ou des faits d’actualités.
Il existe en réalité un manque criant de connaissances sur l'Alexandrie contemporaine, auquel vient s'ajouter un discours dominant qui présente la ville comme ayant été plus belle et plus importante par le passé. C'est précisément pour cette raison qu'il convient de faire preuve de créativité pour appréhender cette ville contemporaine figée dans le passé, et d'aller chercher des savoirs là où on ne les attend pas. Les autrices du livre « Le débat d'Alexandrie » [10] encouragent également à s'intéresser à la littérature et aux représentations imaginaires de la ville pour comprendre son présent, car ces écrits littéraires la reflètent mieux que des recherches incomplètes. C'est pourquoi Ahmed Barham explique qu’il s’est intéressé à des villes similaires à Alexandrie pour l'aider à mieux la comprendre[11]. Il est aussi possible de s’intéresser au travail des artistes qui documentent la ville à travers leur art. Des initiatives artistiques telles que « Urban Sketchers » documentent l’évolution du paysage urbain contemporain au fil du temps. Par exemple, cette association organise des séances de dessin dans la ville afin d’observer et de documenter ses contours.
D'autre part, The Human and the City for Social Research (HCSR) et Wekelat Bahna produisent une connaissance alternative de la ville en comparaison à la production dominante, car ils produisent un contenu différent et avec un regard critique. Wekelat Bahna a ainsi publié trois brochures qui remettent en question les idées reçues sur la ville et critiquent la conception d'une Alexandrie cosmopolite. Le centre « Human and the City for Social Research », quant à lui, produit une quantité considérable de savoirs encore peu diffusés sur la ville, en plaçant ses habitant⸱es au cœur de ses travaux. Il se concentre également sur des thématiques peu étudiées dans le cas d’Alexandrie : justice sociale, politiques d’urbanisme et politiques de santé, en mettant l’accent sur la période du coronavirus, justice environnementale, genre et patrimoine avec un angle social et environnemental. Le centre aborde ces thématiques en plaçant l'humain au cœur de sa démarche. Il convient de souligner que ses dossiers consacrés aux différents quartiers de la ville[12] offrent une image bien plus précise de la composition de la population que ne le fait le discours dominant sur Alexandrie, en renseignant sur les habitudes, les tranches d'âge, le niveau d'éducation et les professions de ses habitants. Sa production s'inscrit dans une approche ascendante ou bottom up, partant des habitant·es et de leur vie quotidienne, à l’opposé du récit cosmopolite qui structure généralement la connaissance sur la ville, les élites et le passé.
Cette démarche est également présente dans le travail de l'écrivain et photographe Samuli Schielke qui offre une vision de la ville à travers une approche axée sur le point de vue des Alexandrin⸱es dans son essai intitulé « Où est Alexandrie ? – Les mythes de la ville et l’anti-ville post-cosmopolite » [13]. Il utilise une approche ethnographique et critique pour mettre en lumière le manque d’expériences et de vécus quotidiens de ses habitant⸱es et souligne la nécessité de considérer cette ville comme un espace social dynamique, riche en relations humaines, en coutumes et en imaginaire latent dans le présent. Il explique également que son travail se concentre sur l’Alexandrie « laide » par opposition à la ville à l’histoire impressionnante. L’ouvrage collectif « Alexandrie(s) au quotidien» (« Everyday Alexandria(s) »)[14], édité par Youssef El-Chazly, propose une initiative similaire qui critique les connaissances existantes sur les mythes de la ville et souligne la nécessité d’une connaissance de la ville et de ses habitant⸱es à travers une approche ascendante. Cet ouvrage ambitionne de construire une vision contemporaine de la ville en prenant appui sur ses habitant·es, à travers des échanges portant sur leur vie quotidienne. Mais comment expliquer que cette production demeure aussi marginale ?
Pourquoi la recherche académique sur la ville se structure-t-elle de la sorte ?
La recherche universitaire est ainsi limitée pour deux raisons principales : le manque de financement et l'influence de la perspective occidentale. Le financement se concentre en effet autour des agences de développement précédemment mentionnées, dans la mesure où ce type de recherche est perçu comme directement applicable. Par ailleurs, une vision occidentale semble s'imposer, les disciplines les plus représentées étant celles qui sont réalisables sur la ville, tandis que la connaissance disponible demeure largement tournée vers le passé. À cela s'ajoute le fait que les chercheur·euses européen·nes bénéficient d'un accès privilégié aux ressources et aux réseaux de production du savoir, ce qui rend d'autant plus difficile le dépassement de cette vision hégémonique.
De plus, de nombreuses recherches sont publiées en anglais par des maisons d'édition étrangères, comme l'Université américaine du Caire ou le CEDEJ qui sont le plus souvent financées par des fonds étrangers. Je me demande donc de quelle manière la langue de publication influence la nature des connaissances. L'anglais est la langue dominante du monde universitaire en raison de la mondialisation[15]. 90 % des articles dans le domaine des sciences sociales proviennent de 10 % des pays du monde[16]. Certaines recherches montrent que les chercheurs du monde arabe utilisent majoritairement des sources en anglais et en français. Les raisons de l'utilisation limitée des sources en arabe sont, premièrement, liées à la difficulté d'y accéder dans les universités et les bibliothèques arabes comme étrangères. Deuxièmement, c'est le manque ou l'absence d'abonnements aux bases de données ou aux revues universitaires en langue arabe de la part des universités et des bibliothèques du monde arabe. Enfin, la qualité médiocre des traductions et la médiocrité de certains contenus en arabe sont perçues comme un inconvénient par de nombreux chercheur⸱euses. Ce phénomène a eu des effets délétères sur la production de connaissances. De surcroît, ces savoirs s'adressent prioritairement à un lectorat anglophone, ce qui renvoie à une logique impériale.
Vers une redéfinition de la connaissance de la ville
À la lumière de mes discussions avec certain⸱es Alexandrin⸱nes, de mes observations et de mes lectures sur la ville d'Alexandrie, certains thèmes ont retenu mon attention. Il est nécessaire de mener des recherches sur la vie quotidienne à Alexandrie pour l’ancrer dans le présent. Cela nécessite des recherches sur les habitant⸱es actuel⸱les, notamments les communautées migrantes actuelles, leur histoire et leur situation. L'exode rural semble avoir également profondément marqué la ville, sans pour autant faire l'objet d'une production scientifique conséquente. On pense notamment aux migrations vers Alexandrie, mais aussi, inversement, aux Alexandrin·nes qui ont quitté leur ville et aux raisons qui les y ont poussé, sans oublier le lien persistant entretenu avec la capitale. Il importe également de s'interroger sur la situation des femmes dans le cadre de ces migrations internes, en particulier celles qui se retrouvent à vivre seule pour leurs études, par exemple, et font face à de nouveaux défis liés à ce déracinement. Il semble également que la stratification sociale des quartiers d’Alexandrie soit moins marquée qu’au Caire. Par-dessus tout, de nombreuses discussions ont porté sur la scène artistique à Alexandrie et sur les artistes qui ont quitté la ville pour exercer leur art. Enfin, la question de la justice environnementale et sociale se pose avec acuité dans une ville particulièrement exposée au changement climatique. Le concept de justice environnementale permet d'appréhender les effets du changement climatique sur les conditions de vie des populations, plutôt que de le réduire à un simple phénomène géographique ou naturel.
Ces thèmes sont essentiels pour découvrir la ville contemporaine, car ils adoptent une approche ascendante axée sur la vie qui s'y déroule plutôt que sur les objets inanimés.
Conclusion
La connaissance n'est pas neutre, car elle détermine qui est vu, qui est oublié et et qui contrôle la ville. Deux thèmes structurent la production de savoirs sur Alexandrie : le cosmopolitisme et le patrimoine. Or, le récit cosmopolite dominant façonne une image idéalisée et romanesque de la ville, tandis que la connaissance patrimoniale demeure résolument ancrée dans son passé. Ce déficit de connaissances sur l'Alexandrie contemporaine ne reste pas sans conséquences sur la manière dont nous la percevons et la pensons. Il devient dès lors impératif de s'affranchir de ce récit pour se tourner vers la réalité de la ville telle qu'elle existe aujourd'hui. La production d'un savoir alternatif s'impose comme une condition nécessaire à la justice épistémique. Il est urgent que la recherche recentre son attention sur les habitants de la ville, à travers des approches ascendantes, afin de déconstruire et de renverser le récit dominant sur Alexandrie.
Alexandrie respire encore, mais personne n'est là pour en témoigner.
[1] Will Hanley, « Grieving Cosmopolitanism in Middle East Studies », History Compass, 2008, vol. 6, n 5, p. 1346‑1367.
[2] Ibid., p. 1346‑1367.
[3] W. Hanley, « Grieving Cosmopolitanism in Middle East Studies », art cit.
[4] Hala Halim, Alexandrian Cosmopolitanism: An Archive, s.l., Fordham Univ Press, 2013, p. 77.
[5] Daniel Woodward, « Hats and tarbooshes: identity, cosmopolitanism, and violence in 1920s Alexandria », 2014.
[6] H. Halim, Alexandrian Cosmopolitanism: An Archive, op. cit.
[7] Youssef El Chazli, « Everyday Alexandria (s)—Plural experiences of a mythologized city ».
[8] Ibid.
[9] Pierre Barthélémy, « Au MuCEM, Alexandrie ou l’imaginaire d’une cité-fantasme », Le Monde, 27 févr. 2023.
[10] هالة حليم وديبورا ستار، الجدال السكندري، كراسات بهنا، 2022.
[11] أحمد برهام وآخرين، مرايا المدينة، كراسات بهنا، 2022.
[12] مشروع "الإسكندرية تحت المهجر"، الإنسان والمدينة للأبحاث الإنسانية والاجتماعية، 2025
[13] Samuli Schielke, « Where is Alexandria?: Myths of the city and the anti-city after cosmopolitanism 1 » dans Urban Neighbourhood Formations, s.l., Routledge, 2020.
[14] Y. El Chazli, « Everyday Alexandria (s)—Plural experiences of a mythologized city », art cit.
[15] Boaventura de Sousa Santos, « Épistémologies du Sud », Études rurales, 2011, vol. 187, no 1, p. 21‑49.
[16] Sari Hanafi et Rigas Arvanitis, « The marginalization of the Arab language in social science: Structural constraints and dependency by choice », Current Sociology, 2014, vol. 62, no 5, p. 725‑726.
